2 ans sans toi

Il est six heures, j’ai faim. Une faim accentuée parce que je sais que je n’ai plus le droit de manger. J’ai soif aussi. Je me rince la bouche avec de l’eau, c’est mieux mais ce n’est pas encore ça. J’enjambe la baignoire et je le regarde. Lui comme moi, on sait qu’il pue. Mais lui comme moi, on sait que je n’ai pas le choix. C’est la deuxième fois en deux semaines que je me sers de ce put**n de flacon de bétadine.

7h15, on finit par partir pour la polyclinique. Ma mère me demande si ça va. J’ai mal. Comme chaque jour depuis 5 mois mais ça va. Ces deux mots, j’ai pris l’habitude de les dire comme un réflexe à chaque fois qu’on me posait la question. Après un léger temps je finissais toujours par ajouter « quand je ne sais pas mais ça finira par aller ».

8h, après mon admission, on me dirige vers ma chambre. Ma mère part chercher le code wifi parce que la journée va être longue. Très longue. La gentille infirmière me prévient qu’on viendra me chercher à 9h. Il n’est pas l’heure mais il est là, il prononce mon nom et me dit qu’il vient me chercher pour le bloc. Je ne suis pas prête. Je n’ai pas encore enfilé cette magnifique blouse laissant tout l’arrière de mon corps à la vue de tous. Je me dépêche. Ma mère n’est pas encore revenue. Je gribouille un mot sur mon carnet « je t’aime, ça ira. T’en veux pas ». Je savais très bien qu’elle s’en voudrait de ne pas avoir été là pour mon départ au bloc. Je monte sur le brancard et en avant. On est sur un transport 4 étoiles. Matelas confortable, couverture pas désagréable tout comme le monsieur qui pousse cet engin roulant. Je croise ma mère au détour d’un couloir. Je l’embrasse et on repart. Le brancardier essaie de détendre l’atmosphère comme il peut mais dans ma tête, un combat est entrain de se mener. L’espoir contre le pragmatisme et l’angoisse. Une part de moi qui supplie l’entité divine, de laquelle je me suis détachée ces cinq derniers mois, de me sauver parce que je ne suis pas certaine de pouvoir me battre encore longtemps malgré l’aide que j’ai demandé. Et puis, il y a l’autre part de moi qui se dit que ça finira mal. Que soit je vais mourir sur cette table d’opération parce que j’imagine tous les scénarii catastrophes possibles et inimaginables (note à moi-même, arrêter de regarder Grey’s Anatomy), soit ce sera une anesthésie de plus, un examen de plus, une procédure de plus et le pieu avec lequel je vis depuis onze ans sera toujours là et continuera de me pourrir la vie.

On me perfuse. Je rentre dans le bloc. On me déshabille. L’instant d’avant, je ne pensais pas pouvoir être plus nue que sous cette blouse. Quelle naïveté. J’ai froid. Il fait froid. On m’installe une espèce de chauffage d’appoint. Comme une soufflerie miniature. Si je n’avais pas si mal, je suis persuadée que ça me ferait rire. Les infirmières sont adorables. L’une d’elles m’annonce que ça ne va pas tarder à commencer. Elle utilise l’hypnose médicale. Je ne sais pas qui est cette dame mais je l’aime déjà.

1, 2, 3, je revois encore la scène de moi petite, courant avec mon bébé chien dans notre terrain.

4, 5, 6, le masque est posé sur mon visage.

7, 8, 9, je tousse un peu et plus rien. Trou noir.

J’arrive à ouvrir les yeux. J’ai envie de vomir. Je crois que c’est la première chose que je dis à l’infirmière en salle de réveil. Je crois me souvenir lui avoir demander l’heure. Je me rendors. Je me réveille à nouveau avec l’impression que c’est la première fois. L’infirmière me parle. Me demande si j’ai mal. Je ne me suis même pas posée la question tant je suis habituée à vivre avec la douleur. Elle est là. Encore. Mais celle que je côtoie depuis onze ans semble avoir mis les voiles. Un bon shoot à la kétamine et trois incisions plus tard, ciao bye-bye. C’est au niveau des incisions que j’ai mal et aussi un peu au niveau des épaules parce que je sais que je suis gonflée comme un ballon de baudruche et que le gaz dont on m’a remplie essaie de trouver de la place où se loger.

Avant que l’infirmière ne m’injecte l’antalgique, je lui demande ce que c’est. Le souvenir de la morphine est encore trop clair dans ma tête. C’est donc une ampoule d’Acupan. Une substance que je ne connais que trop bien puisqu’elle m’a accompagnée tout au long de ces cinq derniers mois. Ce médoc, c’est mon partner in crime de la survie. Parfois trois, parfois six ampoules par jour pour plonger dans un sommeil quasi artificiel et oublier la douleur.

On finit par me remonter en chambre. Le brancardier me demande si je vais réussir à me transférer toute seule dans le lit. Je lui réponds que oui. Mon obstination est toujours là, c’est bon signe. Par contre, l’obstination, ça n’a pas toujours du bon. J’aurai dû dire que je n’étais pas capable de monter sur ce foutu lit. Ça m’aurait évité d’avoir l’impression que chaque agrafe plantée dans ma peau avait décidé de se barrer.

Une fois allongée, la gentille infirmière du service m’a chouchoutée. Mes parents ont fini par arrivé. Et j’ai attendu. Attendu le plateau de nourriture comme le messie. Parce que l’arrivée de ce plateau, c’était le début de la liberté. Ça voulait dire pouvoir me lever juste après et ça, c’était l’objectif ultime. Parce qu’une vessie qui a été endormie, comme tout le reste du corps, finit toujours par se réveiller. En soi tout parait normal, sauf quand on a l’interdiction formelle de se lever. Et qu’on a très (très) envie d’aller aux toilettes. J’ai essayé de négocier tant bien que mal avec l’infirmière mais sa réponse a été formelle. Pas de nourriture, pas de lever. Elle m’a donc apporté l’outil de malheur qu’est le bassin. Est-ce que quelqu’un a pensé que c’était tout sauf ergonomique ce truc ?!

J’ai fini par avoir mon plateau. J’ai dévoré ma compote et mon jus de fruits et j’ai enfin pu poser mes pieds au sol. L’infirmière voulait que j’y aille doucement. C’était mal me connaitre ! Tout le reste de l’après-midi s’est résumé au schéma suivant lit – « maman j’ai envie de faire pipi, tu peux m’aider à me lever » - lit etc.

J’avais une notion et une perception du temps biaisée. Les secondes me paraissaient des heures. Souvent, les infirmières repassaient pour être certaines de mon choix de ne pas avoir d’antalgique. Oui j’avais mal mais ça n’était rien comparé à ce que j’avais vécu. C’était un truc infime qui ne méritait pas que l’on s’attarde dessus.

Le chirurgien est passé dans la soirée. Il est quand même beaucoup moins charmant que McDreamy ! Tout s’était bien passé. Il a fait le choix de l’enlever malgré le fait qu’il ne présente aucune anomalie et l’a tout de même envoyé à analyse. Je peux sortir avec une ordonnance pour les soins post-op et du paracétamol.

Je n’ai plus mal. Je ne ressemble plus à un ballon de baudruche. Je peux rire et monter les escaliers sans me dire que putain ma vie est ruinée. Je revis doucement. Je n’ai pas repris un seul acupan depuis la salle de réveil. Le sevrage a été brutal et s’est matérialisé par un énorme malaise vagal et le lendemain, plus rien.

Deux semaines plus tard, je récupérais le rapport d’analyse chez mon médecin. C’est écrit noir sur jaune. J’avais raison. J’apporte ce papier au chirurgien pour le rendez-vous de contrôle et je lui glisse un léger « j’avais raison ». Il marmonne, un peu blasé de ne pas avoir voulu y croire au début. Parce que l’hypothèse de l’appendicite chronique, je lui avais exposé lors de notre première rencontre. Il l’avait balayé d’un revers de la main tout en étudiant les courbes de ma douleur et les dizaines d’examens que j’avais accumulé au fil de ces onze dernières années. Mais il a pris le risque et a joué son assurance pour ouvrir et aller voir.

Alors, merci à lui de ne pas avoir lâché. De ne pas m’avoir lâché et d’avoir été l’excipit de ce combat. Merci à cet anesthésiste d’avoir fait fleurir un peu d’espoir alors que j’étais en bout de course et de m’avoir assurer qu’« on ne vous lâchera pas et on trouvera un moyen ». Merci à la femme exceptionnelle qu’est mon médecin généraliste. Merci à elle de s’être battue autant que moi et de s’être autant remuer les méninges lors de nos rendez-vous hebdomadaires et d’avoir cru. Cru que ma douleur était bien physique et pas seulement psy. Merci à ce spécialiste qui m’a suivi pendant trois mois et qui a tant bien que mal essayé de faire quelque chose pour moi. Merci à celle qui relit cet article de n’avoir jamais mis les voiles. Merci à ma famille d’avoir été là, plus ou moins discrètement. Et merci à ma mère d’avoir fait de moi la personne aussi forte que je suis. Parce que je crois que sans elle, je ne serai pas entrain de coucher ces mots sur mon clavier. Et je suis désolée, maman, que tu te sois autant inquiétée.

Onze années de douleurs. Une journée gravée sur ma peau à vie comme pour ne jamais oublier ce par quoi je suis passée. Et deux ans aujourd’hui que je n’ai plus à enfoncer de portes pour être entendue.

Deux ans que j’ai arrêté d’être un mystère médical.

Prenez soin de vous,

Poulette

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